Nus, installation de 10 photographies: impression digitale sur forex, acier galvanisé, vitrages texturés.
Art Public Tournai 2014, Cour d'honneur de l'Hôtel de Ville

C’est la Cour d’Honneur, passage entre la rue Saint-Martin et la place de l’Hôtel de Ville, qui a retenu l’attention de Sophie Langohr. La proximité du Musée des Beaux-Arts donne à ce lieu des allures de galerie en plein air.

Le fil rouge du travail de Sophie Langohr, c’est la référence à l’histoire de l’art. En l’occurrence, c’est l’histoire de la populaire Naïade de Tournai qui interpelle ici la plasticienne. Cette sculpture, commandée en 1950 à George Grard pour orner le Pont-à-pont enjambant l’Escaut, a un parcours pour le moins mouvementé. Sa nudité naturelle et tranquille provoque l’ire des autorités religieuses et de la population bien pensante dès son installation sur le pont surnommé « pont de la salope »! En 1950, à Tournai, une telle œuvre - jugée trop réaliste - ne peut être tolérée que dans un musée. D’abord voilée, la sculpture sera placée dans un endroit plus discret. Il faudra attendre 1980 pour la voir rejoindre son emplacement initial. Les mésaventures de la Naïade soulèvent diverses questions : celle de la représentation de la nudité sans le prétexte de la mythologie, de la religion ou de la publicité, celle de la présence du corps féminin dans l’espace public. L’installation de Sophie Langohr aborde cette large problématique.

L’œuvre consiste en une suite d’interprétations photographiques de tableaux de nu de peintres belges des XIXe et XXe siècles. De styles variés, ils sont, pour la plupart, conservés dans des musées de Wallonie et de Bruxelles dont celui des Beaux-Arts de Tournai. Il s’agit de nus féminins par Wiertz, Legendre, Permeke, Wouters, Lemmen, Maas, Van Rijsselberghe. Parmi ceux-ci, le Nu doré de Marie Howet dont Sophie Langohr souligne la présence féminine. Dans la sélection de ces œuvres de référence, elle épingle encore deux nus masculins, l’un par Rassenfosse et l’autre anonyme. Dans ce travail, l’implication de l’artiste est totale puisqu’elle met en scène son propre corps en adoptant la pose et l’attitude singulière de chacun des modèles. S’inspirant de la Naïade, Sophie Langohr fait le choix d’une nudité authentique, la sienne, mais aussi d’une photographie brute, sans corrections idéalisantes. Elle a confié le shooting à Laetitia Bica, une jeune photographe qui partage ses préoccupations pour la représentation du corps, la composition et la facticité.

Les images prennent place dans de profonds cadres en acier galvanisé dont les vitrages sont texturés. A chaque tableau, sa touche : léchée, craquelée, impressionniste, pointilliste ou expressionniste. Jadis utilisés pour protéger l’intimité des habitations tout en laissant passer la lumière, ils servent ici de filtres qui brouillent la vision des photographies en leur donnant un aspect pictural. Ils opèrent comme des voiles qui soustraient la nudité à une appréhension trop directe. Les images ne sont pourtant que fragilement protégées. Sophie Langohr prend en compte le phénomène de vandalisme dont les œuvres d’extérieur font parfois l’objet. Au public, elle propose une participation autre: la contemplation et le respect.

Cette intervention joue sur les spécificités de l’art muséal et de l’art environnemental. Le musée en tant qu’outil de légitimation peut montrer des images qui, présentées dans la cité, seraient censurées. En exposant des tableaux de nu revisités dans l’espace public, Sophie Langohr brouille ces catégories pour réactiver la portée de ces oeuvres. Dès lors, ses « nus » renvoient aux débats sur les féminités d’aujourd’hui (le harcèlement de rue, le port du voile, les questions du genre, la publicité, le nouveau puritanisme, la culture de la visibilité et de la transparence…) avec une subtilité qui, à l’opposé d’un militantisme agressif, semble rendre hommage à la sérénité de la sculpture de George Grard.

Marie-Hélène Joiret, 2014
dans le catalogue d’exposition Art Public Tournai 2014